Les Nuits de Joux – festival de théâtre

Dans la cour d’honneur du château de Joux – Jura (25)-, une scène est posée contre un ancien casernement ;12 mètres d’ouverture sur 8 de profondeur ; en fond de scène un long mur de pierre, avec en son centre une porte blanche s’ouvrant de deux volets en bois, des fenêtres de chaque coté, au rez de chaussée et à l’étage. En somme un beau plateau. Face à la scène, un gradin d’une jauge de 250 spectateurs. Au dessus des comédiens et des spectateurs, pas de 5ème mur – appelons-le ainsi-, un couvercle plus grand que nous, que le château, que beaucoup de choses… le ciel. Alors bien-entendu, par les belles soirées -comme on le dit-, c’est une étendue d’étoiles qui foulent les têtes. Le décor est majestueux, mais nous ne nous arrêtons pas là, pas même ne commençons par là.

Par où ça commence ?

Il y a quatre metteurs en scène, quatre régisseurs, neuf comédiens – dont certains musiciens et chanteurs-, une costumière réalisatrice, un costumier-scénographe. Il y a aussi des bénévoles et des jeunes stagiaires. C’est une équipe très jeune – la majeure partie a entre 20 et 35 ans-. Le festival se veut un lieu de transmission avec au centre de son projet artistique la jeunesse. De cette équipe, naissent 6 spectacles, en un peu plus d’un mois.

J’y ai travaillé comme costumier-scénographe et eu pour mission les créations décor et costumes de 5 spectacles. La mission était autant prétentieuse que casse-gueule ; gageons encore aujourd’hui qu’elle a regardé avant tout avec curiosité. Donc,

Il y a une suite d’échanges avec les metteurs en scène, des présentations du travail, des négociations avec l’équipe technique, des remises en causes, des déplacements…

Il y a un budget dérisoire, voire absurde, s’il n’est pas considéré comme un défi à relever : l’équivalent de 10 paires de chaussures d’une marque notable, 100 litres de peinture blanche de mauvaise qualité ou encore 500 kilos de pommes de terre nouvelles (selon l’indice de l’Insee en juin 2012)… cherchez ! Bref, ce budget n’a de valeur que par son hors-champ, par ce qu’il est possible de faire autrement. Alors il y a à repenser le geste de la trouvaille, ce qui suffit, ce qui marche comme ça et ce qui doit advenir par n’importe quel moyen. Le sentiment de frustration gagne souvent par ce que l’on pense perdre artistiquement, mais la surprise ou l’étonnement sont bien plus souvent au rendez-vous que l’on ne pense au plateau.

L’outil et la force de production des décors et des costumes tiennent en une grande partie grâce à l’aide de bénévoles du coin, des amateurs, des sympathisants qui cherchent à passer le temps – passer le temps au théâtre, c’est tout de même mieux qu’être seul chez soi- et à la jeunesse celle qui est timide, en découverte ou celle qui emboîte le pas, croit tout, veut tout – ce sont pour certains de futurs professionnels. Le festival ne le nomme pas, mais la création des spectacles passe par une mission culturelle et pédagogique.

Il y a un camion, non… plutôt un petit utilitaire de 8 m3, loué sur plus d’un mois – suffisamment bas de plafond pour pouvoir passer sous les ponts-levis- je rappelle que l’on travaille dans un château !.

Il y a des heures que l’on ne va plus compter.

Il y a un salaire, qui selon le prix de la pomme de terre nouvelle (indice de l’Insee en juin 2012)…

Par où commence le théâtre?

On quitte chez soi, là où on habite. C’était le premier juillet. On se demande toujours lorsque l’on est dans une « vie de théâtre » où est-ce que l’on est chez soi ? Tout est si confondu, que l’illusion est grande. On se retrouve dans un nouveau lit, une nouvelle salle de bain, des nouvelles toilettes, des gens nouveaux avec qui l’on mange, sourit, se sent indifférent, séduit, pris au piège, touché, amusé matin, midi et soir. Au téléphone, je dis que je suis à Pontarlier, que Je suis là comme si je pouvais dire, je vis là. Je dors là, je rêve là, je parle ici… Cette vie-là devient beaucoup, parfois tout, on surfe dessus comme si l’on avait oublié celle que l’on a délaissé à la porte du train. Se dire que le rêve d’une aventure de théâtre commence par le rêve d’une fuite ; partir se mettre à nu, dans l’espoir de nouvelles rencontres- ce sont des pensées jeunes, une vision peut-être encore romantique de ce que peuvent être des aventures maisje les laisse telles quelles, puisqu’elles m’habitent. Le voyage peut devenir l’essence de l’aventure, mais il faut parfois s’en méfier …et quitter chez soi peut perdre sa qualité « extra-ordinaire »; l’on se trouve devant un paysage qui pourrait être un autre, un visage qui pourrait être un autre. Seulement partir de chez soi, n’a rien d’ordinaire. Habiter dans un nouvel endroit, parler avec de nouvelles personnes, engager de nouvelles règles de vie et ce dans le souci d’inventer des histoires, de parler de personnages, c’est particulier. Nos vies de théâtre jouent le jeu pour la société d’une vie sans cesse rejouée. Chez soi n’est pas plus ici que là. On joue un peu pareil chez soi que là-bas. Confondre sa vie est un jeu dont il faut savoir revenir. Ici et là sont mêlés, tout emmêlés…

On quitte l’habituelle boîte noire.On travaille dans un château, ça n’est pas dans un théâtre. Du théâtre « hors les murs ». Le festival se construit avec de l’argent public, mais nous ne créons pas comme dans une institution d’état. Il n’y a pas de loges, pas d’atelier de construction, pas de machine à coudre… etc puis autre partie du décor tout aussi reluisante, pas d’eau potable, pas d’électricité décente – les régisseurs placent quelques quartz à des endroits stratégiques-, les portes des toilettes ne ferment pas toutes à clés, les répétitions doivent s’arrêter lorsqu’un guide passe dans la cour –NB le château, animé par l’office de tourisme est très visité, il faut alors songer s’arrêter toutes les ½ heures !

Question : qu’est-ce qu’on fout ici ? Le contraste est un peu caricaturale entre des institutions qui seraient une cage dorée et le reste qui serait laissé pour compte. Ce que je veux signifier, c’est que face à la pauvreté d’une situation – peu de moyen, peu d’argent, pas de traçage ou de visibilité d’un public, d’une politique culturelle dans la ville, clairs- et que lorsque notre seul cadre de représentation est un plateau nu, toutes les questions d’une aventure de théâtre se posent. Et on ne sait alors pas vraiment par où commence le théâtre. Est-ce parce que l’on est tous rassemblé dans une même ville pendant un mois ? Est-ce parce que quelqu’un est monté sur une scène ? Est-ce parce que l’on craque une allumette ? Ou parce qu’un généreux donateurs nous a donné 10 chaises ?

Cette « petite » expérience dans la cour d’honneur du château de Joux offre à réfléchir la place que peuvent prendre les artistes de théâtre dans nos sociétés. Et craquer une allumette sur scène est un geste sûrement rudimentaire, voire quelconque mais qui nomme quelque chose d’essentiel. Dans cette période de crise économique, où l’on mesure que la culture continuera d’être un enfant pauvre de l’état, cette expérience donne la mesure du recours à faire du théâtre. Elle rappelle aussi que l’artiste est seul et que les conditions pour se représenter sont perpétuellement chahutées. Où et comment se représenter? Le festival, non par son cadre mais par les conditions de création nous forcent à se reposer ces questions, et nous rappelle que le théâtre ne commence pas dans une boite noire.

On quitte ses fonctions, sa place. Le festival des Nuits de Joux place au cœur de son projet artistique la jeunesse, je l’ai déjà dit plus haut. C’est un festival qui se cherche avec une jeunesse qui se cherche: Alors place au chantier! Plus qu’un moteur, il faut d’abord regarder cette jeunesse comme une matière, et le festival comme un lieu où elle fait école. C’est un laboratoire – osons le dire un peu foutraque- pour de jeunes vies. Le festival a tendance parfois à se tourner autour du nombril et se perdre dans la jeunesse pour ce qu’elle aurait de jouvence, de plus proche de la vie…Bon… passons. Le festival a ouvert avec Et si nous sommes marqués pour mourir, une adaptation de 5 tragédies Shakespeariennes, mise en scène par le directeur du festival Guillaume Dujardin (NB ce spectacle, crée par le directeur du festival et ses étudiants et non par le noyau artistique qui participe à tous les autres spectacles): 20 jeunes rejouaient l’ascension et la perte du pouvoir chez les rois anglais. Le geste tenait en une couronne qui passait de main en main, tentait d’être perchée sur chacune des têtes avant d’y être délogée. S’introniser et être détrôné. Sur la scène vivaient autant la figuration des personnages que la présence de ces tous jeunes lancés dans un monde où il va falloir trouver une place à eux et parmi les autres. Au prix des autres, puis de soi. D’une certaine manière, ce spectacle mettait en abyme le jeu du placement en société et mais aussi celui qui se joue au sein de la jeune équipe du festival. Entrer en scène, entrer parmi les autres, prendre la place des autres, attendre d’être regardé, attendre de se regarder, prendre sa place après les autres: les premiers placements sont multiples, truculents, malhabiles, violents, secrets. Gardons qu’aujourd’hui, la jeunesse cherche à faire sa place, que la place qu’on lui donne est plus que problématique. Une jeunesse perchée par la croyance qu’il faut se faire une place à tout prix, autant qu’animée par des rêves de calme et de réconfort.Une détresse qui se ressent au sein même festival où les plus jeunes convoquent le jeu du placement et des déplacement et où pour tout un chacun, sa place est en permanence reformulée et à reformuler.

On quitte son regard d’artiste. De l’autre coté de la scène,il y a un public de plus en plus nombreux. Un public, que l’on cerne, grâce à des rencontres, des stages, une école du spectateur – naissante ?On apprend à parler avec eux, ce qu’ils voient des spectacles et nous invitent à déplacer notre regard. Le lien n’est pas uniquement entre ceux qui créent, mais ceux qui regardent ensemble. Ce qu’on a pensé, espéré en amont est mis en jeu en société, ré-évalué par tous.

Par où commence le festival ? Dans cette suite de déplacements.

Par où commence le théâtre ? Dans le négatif (au sens photographique) de ces déplacements.

Août 2012

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